|
Home
The Books:
DeepFreeze!: A Photographer's
Antarctic Journey
Grèce: les années d'innocence
Greece: Images of an Enchanted Land
Weekend in Havana
On the Road with
a Rollei in the '50s
Exhibitions & Reviews
About Robert McCabe
Contact Us
Purchase
Books
and Prints
Request Permission
to use a photograph
|
|
Textes
La
photographie enchantée
Au cours de son histoire, la photographie a été de diverses façons
mêlée à l’expérience du voyage : à l’exploration d’un territoire et
à la découverte d’une société. Les photographes rapportaient des
images qu’ils destinaient à celles et ceux qui ne se déplaçaient pas
; ils ont constitué des ouvrages dans ce sens : albums d’abord,
livres ensuite. Aujourd’hui, même confrontée au développement de la
vidéo, la photographie reste pour le voyageur un moyen de conserver
une trace personnelle et originale d’un environnement susceptible de
se transformer ; elle est la mémoire vive d’une rencontre avec une
population que l’on ne voudrait pas trop soumise aux influences
d’une culture globalisante. Elle est l’expression d’une
contemplation, celle d’un paysage immobile, éternel. Sur ce registre,
le photographe a pris le relais du peintre enclin à sublimer les
oeuvres de la nature. Mais si le peintre est surtout en quête de
beauté, le photographe se sert également de l’appareil pour mieux
scruter le monde qui l’entoure, fixer des détails que l’oeil ne
capte pas nécessairement. La photographie amplifie ainsi
l’expérience du regard, lui donne en quelque sorte une résonance.
Robert McCabe est au carrefour de ces différentes traditions
photographiques. Mais à la différence de voyageurs qui découvrent un
pays au moment où ils posent pour la première fois le pied sur son
sol, l’exploration de la Grèce, telle qu’il l’entreprend en 1954,
n’est pas naïve. Elle est imprégnée d’une familiarisation avec sa
civilisation à travers la plume d’un Byron étudié à l’université. Et
l’on ne s’étonnera donc pas de la place qu’occupent dans son propos
visuel quelques-uns des plus beaux sites de cette civilisation :
l’Acropole àAthènes, le cap Sounion,Mycènes,Delphes, Épidaure... Le
voyage de Robert McCabe ne ressemble pas pour autant à celui d’un
Herbert List ou d’un George Hoyningen-Huene dont les photographies
sont pétries de leur admiration pour les formes architecturales et
sculpturales qui caractérisent l’esthétique de la Grèce antique. Il
nous fait partager une vision beaucoup plus large et diversifiée du
pays, dans laquelle les monuments de l’Antiquité se mêlent à la
réalité sociale et culturelle des années cinquante, où entre autres
à Athènes, des sites historiques tels que l’Acropole dominent la
ville sans être submergés par elle, comme ils le sont aujourd’hui.
Le travail qu’ilmène alors est l’expression d’un bonheur de
l’exploration du pays qui ne faiblit pas et le livre qu’il publie
aujourd’hui témoigne de cette curiosité, doublée d’un esprit
d’ouverture, d’une découverte progressive des différentes facettes
de la Grèce et de ses habitants. À commencer par la mer qui cerne le
pays et s’introduit souvent à l’intérieur du cadre de ses
photographies ; une mer dialoguant avec une lumière qui n’a nulle
part ailleurs d’équivalent et dont le livre de Robert McCabe donne
une représentation qui en sublime ses propriétés visuelles ; une mer
par laquelle le photographe aborde et découvre la Grèce. Car il nous
raconte un voyage comme on n’en fait probablement plus de nos jours.
Si le pays a changé, sa façon de le visiter en est également
modifiée. Aujourd’hui, aller en Grèce n’est plus un privilège, ni
même une aventure, comme cela semblait l’être dans les années
cinquante. C’est un lieu presque commun et pour bien des gens, s’y
rendre ne répond plus au désir de se confronter à une histoire. De
sorte que l’appréciation du travail de Robert McCabe est lié à un
fort sentiment de nostalgie.
Peut-on encore croiser enGrèce un personnage commeAlanWace, cet
archéologue qui observe attentivement un ouvrier creusant la terre
sur le site de Mycènes et dont l’allure n’est pas sans rappeler un
André Gide ou un Pierre Bonnard? Existe-t-il encore un point de vue
sur Athènes comparable à celui dont disposait alors Robert McCabe ?
Il y a bien longtemps que ses places ne ressemblent plus à ce
carrefour Monastiraki qu’il photographiait en 1954. Qu’en est-il
aujourd’hui de cette magnifique campagne qu’il découvrait au loin,
derrière la scène du théâtre d’Épidaure ? Qu’en est-il de ces
gardiens qui surveillaient alors d’un oeil distrait le patrimoine du
pays ? La liste serait longue à établir, de toutes ces images qui
nous fascinent parce qu’elles portent en elles lamarque d’une époque
qui nous semble éloignée – probablement révolue, alors qu’en fin de
compte elles ne datent seulement que d’un demi-siècle –, d’une
vision enchanteresse, pour reprendre le titre de l’un des récents
livres de Robert McCabe sur la Grèce. À cette vision se mêle une
certaine innocence, car aucun signe rappelant l’une des plus dures
périodes que la Grèce vient alors de vivre ne transparaît ici. Ce
n’est pas là le propos du photographe. Parmi les détails qui
retiennent notre attention à la lecture de ses images, et qui nous
“parlent” – ils sont nombreux, étant donné le plan large que Robert
McCabe adopte le plus souvent et l’excellente définition qu’autorise
l’objectif de son Rolleiflex –, il y a par exemple ce petit panneau
en arrière plan d’une photographie prise dans lesMétéores et sur
lequel on peut lire cette inscription : “Le port du short n’est pas
permis”. L’usage du français et les caractères maladroits du panneau
signifient à eux seuls la distance qui nous sépare de cette époque.
Et dans cette même image apparaît aux côtés d’unmarchand de glaces
le frère du photographe ; cette apparition est comme un petit
fragment d’autobiographie.Car ce voyage,même si les photographies en
donnent une vision assez construite et objective, se conjugue aussi
à la première personne. Ce n’est pas celui du professionnel qui
destine ses clichés aux rubriques touristiques des magazines, mais
bien d’un véritable amateur, qui connaît et apprécie tout ce qu’il
photographie. Au fil des pages qui composent ce livre, l’acte
photographique est associé à l’expression du plaisir.
Mais au delà de cette réalité du pays tel que Robert McCabe pouvait
la découvrir dans ces années-là, de la qualité documentaire de ses
images, on perçoit aussi une belle matière photographique : on
devine un négatif généreux, riche en détails et en nuances, on
découvre une écriture précise de la lumière, une présence des ombres
qui dynamise la composition, redessine parfois le paysage. Une
composition exigeante, dans le sens où chaque prise de vue semble
réfléchie, mesurée, marquée par d’intéressantes tensions dans les
formes et les lignes qui se combinent parfaitement avec les
contraintes du format carré.Une photographie prise en 1955, sur le
pont du navireHellenic Star, etmontrant des marins tirant des câbles,
témoigne de cette attention que le photographe porte à la forme.
Attention le distinguant du voyageur ordinaire qui souvent
n’accompagne d’un appareil photographique son périple que dans le
seul but de garder une trace de ce qu’il a vu.
Les photographies de Robert McCabe font évidemment plus que garder
en mémoire une expérience personnelle. Elles nous disent quelque
chose d’essentiel de la Grèce. Ainsi le navire si présent dans ce
livre symbolise au delà du voyage le pays en son entier. Car c’est
par la mer que se forment les liens entre les îles qui composent
laGrèce. Lamer qui ne peut à aucunmoment être ignorée tant sa
présence est forte. Le voyage tout entier est absorbé par elle.
Certes Robert McCabe fait remonter à la surface une époque, mais il
touche aussi à la contemplation d’une réalité intemporelle.
Gabriel Bauret |
[back] |